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1a
La guerre et ses méthodes
Ici c'est la guerre et quelle guerre ! Atroce, où l'on ne reconnaît
pas la qualité de combattant à l'adversaire, où l'on continue, malgré
l'apparence, à parler de rebelles, de malfaiteurs, et de bandes armées,
de hors-la-loi.
Depuis cinq ans, en fermant délibérément les yeux devant les réalités,
nos brillants chefs de guerre et nos hommes politiques au pouvoir ont pu
nous abreuver de .jugements définitifs sut « quelques
bandes armées, quelques centaines de bandits, les derniers sursauts, les
derniers quarts d'heure, l'agonie de la rébellion, l'ennemi qui ne
tiendra pas jusqu'à l'hiver, la pacification qui s'achève, le coup fatal
porté par la mort d'Amirouche, les discordes au sein du F. L. N., les
ralliements en masse, le barrage qui tue, l'ennemi qui perd la face et
encore un dernier quart d'heure, et la pacification qui s'étend, etc ....
», sans que le
constant démenti des faits, les lendemains qui déchantent ne les amènent
un instant à reconsidérer les choses et à cesser de se ficher de
l'opinion publique.
Et pourtant, lisez les journaux, écoutez les observateurs: jamais on ne
s'est tant battu ici ; il n'y a jamais eu autant d'embuscades,
d'attentats, d'opérations qui mettent en jeu de plus en plus de troupes
(cf. la dernière en Kabylie). Le chiffre des morts est de plus en. plus
élevé et la proportion de moins en moins favorable pour nous ..
Cet
ennemi, dont on tue, bonne ou mauvaise semaine, quelques centaines, voire
un millier d'hommes, et qlÙ devrait être complètement anéanti depuis
longtemps, se renforce chaque jour, malgré toutes les difficultés, pas
de problème de recrutement, et pour les armes, on en saisit de plus en
plus et toujours plus perfectionnées (ils en sont à l'artillerie de
campagne). Cet adversaire dont on chiffre les morts,' on se refuse de le
considérer quand il est vivant; ce n'est pas un combattant, c'est un
bandit, un rebelle, moins qu'une bête. On se demande d'où il est issu.
Il est de très bon ton de l'abaisser, de l'avilir, de se moquer de ses
chefs, de son pseudo gouvernement. Faute de le réduire, il est très
commode de l'anéantir en paroles, et c'est ce fantôme inexistant qui
mobilise ici 500 000 hommes depuis 5 ans, répand la terreur et l'insécurité
dans le pays (et même en Frànce) et nous a valu déjà un changement de
régime (sinon d'hommes ... ) et un bouleversement général sur le plan
national (et international). Beaucoup de bruit pour rien ...
Puisqu'il
semble qu'en France l'opinion publique soit profondément anesthésiée,
et qu'il suffise que Messieurs Malraux ou Debré jurent qu'il n'y a pas
d'exactions ou de tortures en Algérie (de notre part) pour que chacun se
sente tranquillisé et repousse dans un coin de conscience encrassée le
petit scrupule qui en était sorti, écoute maintenant le témoignage d'un
jeune Français sur «
nos méthodes de pacification ».
Puisses-tu ne pas être trop écœuré
ou me taxer d'exagération. Je me limiterai à ce que j'ai vu ou à ce que
des camarades dignes de foi m'ont relaté.
Cadre:
un centre d'instruction à è
... Les prisons militaires ou
civiles, locaux des
C.R.S.,
police, gendarmerie, sont pleins. Un groupe d'officiers et
sous:"officiers musulmans de . T ... sont accusés de connivences
avec le F. L. N. On les amène au centre d'instruction, à la ( prison
(celle qui sert pour nous) et on les interroge: La dynamo (( gégène }}
en argot) entre en action sur les corps complètement
dénudés et mouillés des détenus suspendus par les bras ~ il n'y a pas
de baignoire, mais des seaux d'eau que l'on fait ingurgiter aux corps
suppliciés, toutes sortes de coups pleuvent. Les ~tortionnaires sont des
gendarmes aidés de parachutistes. De temps en temps, les portes s'ouvrent
ou on nous demande d'aller chercher de l'eau. Les jeunes recrues peuvent
donc jouir du spectacle. On ne cache rien, on n'a pas honte;
-
Les cris atroces de ces malheureux
emplissent la cour, pendant les exercices de l'instruction ~ . j'ai encore
dans les oreilles ces hurlements épouvantables, inhumains de ces êtres
torturés les ai pour toujours ...
Témoignage d'un sous-officier
musulman, mon ami: il revient de permission, 1\
près d'A ... , voir sa famille qu'il n'a pas vue depuis un an. Il est
atterré: ses amis du douar
ont
disparu: déportés, tués. Son oncle a été torturé puis libéré, son
frère n'a échappé à la mort (fusillade de tout un groupe de
travailleurs à la suite d'une rafle en pleine rue, ppur servir de représailles
à l'assassinat d'un officier français) qu'au dernier moment: collé au
mur avec ses camarades, il a été reconnu par un gendarme pour qui il
avait travaillé qui l'a fait filer ~ le reste y est passé. La ville est
sous la domination des paras ~ la terreur y règne ~ ses cousins ont été
torturés ou fusillés. C'est le régime du viol, de la mort, des tortures
~ un titre de sousofficier français ne protège plus sa famille. Il se
demande comment mettre à l'abri les survivants. Il est frappé à la fois
dans son affection la plus chère, et dans sa croyance, jusque là conservée
tant bien que mal, dans une France juste, bienfaisante, apportant la
civilisation. Il
)~a
~ssist~, en ~nt que militaire, une fois dé~à à la liquidation en mass~
d~ « suspects » ~ paysans \ traIts pnsonmers au cours d'une opération
dont la rafale de mitraillette devant la fosse
préalablement creusée par eux.
(
Le choc a été très rude pour lui de voir ainsi «liquider» ses frères
de race, \ manifestement innocents, par jeu, comme cela, pour s'en débarrasser
(<< ça en fera dix de \
moins »), mais il a enfoui cela dans sa mémoire, comme une tare cachée,
et parce qu'il est }« ~évolué )~, onya retiré ~es opérations (il
aurai.t pu .« ré~échir »). On l'a ~is. dans ~n centre
d'instruction,
Il est coupe des combattants. Mais voilà: Il est allé en permission et
Il a parlé avec des amis qui étaient allés en permission, ce qu'il ne
pouvait apprendre par lettre (aucun secret pour la correspondance ici), il
l'a vu. Et il a réalisé que du seul fait de porter un informe français,
il était responsable de la disparition des siens et de ses amis civils,
de l'anéantissement concerté et progressif de son douar, par les
parachutistes, ses «frères d'armes ».
Juge de son état d'esprit, ~ssaie de réaliser le genre de problèmes
moraux et de conscience qui se posent pour lui ...
. Témoignage de 1. .. , jeune appelé
de ma classe; repris de justice, être profondément amoral ~ il fera donc
un excellent «soldat pacificateur », un excellent « civilisateur ».
Effectivement, il a été affecté, à sa sortie des classes, dans les
commandos. Il est maintenant chef d'une «harka» (groupe de musulmans
ralliés ou racolés de force). Récemment, lors d'une rencontre, il me
confie avec volupté (il sait que je le réprouve et qu'il m'écœure)
qu'il est chargé des exécutions des détenus, dans la batterie à
laquelle il est rattaché; s'il y a un prisonnier dont on ne peut plus
rien tirer par les tortures ou un malheureux qui était innocent (on ne
l'a su qu'après)" le capitaine le fait appeler et le lui confie. On
ne sait plus que faire de la loque humaine, cela devient gênant, il faut
le faire disparaître. 1. .. l'amène dans un bois, lui donne un peu
d'avance et le couche d'une rafale ou d'une balle de carabine U.S. (cela
s'appellè « faire la corvée de bois »). Demain cela fera dans les
communiqués« un dangereux rebelle abattu alors qu'il cherchait à
s'enfuir », un de plus.
Souvent,
lorsqu'on n'a rien sous la main, on lui confie quelques paysans raflés
dans la région, ou dans la mechta voisine, au prorata de nos pertes de la
veille, comme cela la balance est toujours largement favorable à nos
couleurs.
1.
.. ne se vante pas, non, il a trouvé sa vocation : il tue des hommes sans
défense comme il exécuterait un carton à la foire, mais en plus, il y a
la volupté d'être maître d'une vie, il y a la supériorité du blanc
sur le « coloré» (il est évidemment profondément raciste). L'armée
lui a trouvé un métier. Surmontant mon dégoût et le vertige, je l'écoute
jusqu'au bout,car c'est un témoin digne de foi .
Témoignage de M ... , jeune appelé de ma classe: être simple qui
se libère de son
lourd
fardeau lorsqu'il me rencontre, au cours d'un bref retour au C. I. (<<
Toi qui t'intéresses aux problèmes
psychologiques ... »). Il veut dire les problèmes moraux posés par la
guerre d'ici. Il est secrétaire du capitaine, à R ... (la batterie de 1.
.. ). On pourrait croire qu'il est à l'écart des hameaux, dans son
bureau, erreur !
Il me confirme d'abord ce que m'a
dit 1 ... , puis il se confie lui-même. Fréquemment, on amène dans son
bureau quelque chose qui ressemble à un Musulman; il y a du-sang partout,
mais il y a une bouche qui crie ou des yeux qui, bien que tuméfiés,
regardent, effarés autour de lui. C'est un suspect ou un prisonnier, ou
un parent de quelqu'un supposé passé au F. L. N., ou simplement un gars
emmené au cours d'une fouille dans une mechta, à
titre de «document ». Il a déjà passé
le premier degré de l'interrogation sur ~lace par les soldats: les coups.
Il ne sait rien, ou ne veut rien dire. On l'amène alors au 2 me
bureau de la batterie. M ... me
raconte alors ce qu'il voit: dynamo, supplice de l'eau, en présence de
l'officier de sécurité, du capitaine et autres. Si le gars persiste dans
son silence, on l'envoie alors sur le centre «spécialiste» de la région,
généralement tenu par des parachutistes. On n'entend plus parler de lui;
s'il est jugé peu intéressant, on l'abattra sur place, il_ ne vaut pas
la peine du transport. M .... me dit son angoisse, le changement qu'il a
constaté en lui depuis un an, en mots maladroits, mais qui ne me touchent
que davantage. Il a cette phrase terrible, de sa part à
lui qui n'est pas habitué à
réfléchir: «Je ne sais pas ce que
vais devenir dans le civil; je ne suis plus réadaptable. »
. Témoignage de V ... en batterie au petit village de C ... Il est en
AF.N. depuis quelques années (instituteur). Il me fait en quelque sorte
la synthèse d'autres témoignages sur ce que l'on appelle «notre
implantation dans les campagnes en vue de la pacification ». La
base est la terreur, les méthodes; regroupement en camps de rééducation
ou camps de regroupement, de «tri »,
de concentration, etc., la terre
brulée pour tout ce qui a été évacué, les incursions et opérations
rapides dans le bled, où tout ce qui vit est désormais F. L. N., donc
abattu immédiatement: ânes, moutons, enfants, mulets, femmes, paysans,
etc. Dans les « camps »,
régime de la dénonciation des
otages, des «chefs d'ilôts »,
des exécutions sommaires pour
1" exemple.
Ceci m'est confirmé par des lettres ou des conversations avec tous mes
camarades ou connaissances vivant dans le bled. Voici donc le visage que
nous offrons aux Algériens et les méthodes que nous proposons pour les
intégrer, en faire de citoyens à «
part entière » et
leur faire goûter la douceur d'être Français, de Dunkerque à
Tamanrasset. ..
. Témoignage d'un gradé du G.H2 qui fait apparaître une solution
assez étrange aux problèmes moraux que cette drôle de guerre pose ici à
tous ceux qui ont gardé quelques
chose d'humain. Il est instituteur dans le civil, réprouve la guerre
d'Algérie, condamne notre politique, nos chefs militaires et pourtant, répondant
à mes
questions, il me confie qu'il est souvent volontaire pour des opérations
héliportées. Devant mon étonnement, il m'explique qu'il agit ainsi et
certains de ses camarades également, pour «limiter les dégâts» : ils
veulent 1'- prendre
la p!ac~ des parachutistes 'pourl~ plus d' opération~ ~possibles, car
i~s ne tueront .~ue 10 ,pers.onnes la ou les paras en auraient tue 100 ou
200, et eVltent les exactions
coutumières et
,J banales
: viols, pillages, villages brûlés avec leurs habitants, tortures, etc
.... ou tout au moins, ils les réduisent au strict minimum. Cette étrange
position du moindre mal me laisse passablement rêveur de la part de ce
jeune qui m'assure d'autre part rechercher le maximum . de liens avec les
Musulmans, confiant qu'il est dans les contacts humains; mais le sang
qu'il '. a sur les mains, de la veille, ne le gêne-t-il pas pour parler
de fraternisation avec ses interlocuteurs du lendemain? Faut-il que les
parachutistes lui aient donné un spectacle atroce
pour l'amener là !
l .. Je rentre de garde, mes compagnons me
racontent que l' officier du 2ème bureau
;)
l de T ... vient d'en chercher deux pour servir d'escorte à des suspects
que l'on vient d'interroger. Avant de les ramener en prison, mes
camarades ont assisté à la fin de l'interrogatoire: trois hommes nus,
assis, une barre sur les genoux, sur une chambre à air, poignets liés à
la barre; autour d'eux soldat et gendarmes s'affairent et branchent les
dynamos aux sexes et aux .oreilles, d'autres arrosent le groupe, en
frappant avec des lanières, les injures,
"
les plaisanteries pleuvent; on arrête un peu pour poser à nouveau les mêmes
questions (au " moyen d'un interprète s.ous-.officier musulman). Ce
s.ont des vieillards et leur crime est que l leurs
fils ont disparu du village, .on les
soupçonne d'être passés «aumaquis» et .on veut
ï savoir
.où ils sont. C'est le seul moyen que l' .on a trouvé ...
C'est ce point entré dans les \ mœurs que mes
compagons
trouenvel
a normal,
à peine s'ils sont
excités ... en me racontant les détails .
seulement légèrement
.
Et dimanche dernier, l'infirmière de M ... me rac.
ontait comment elle est
fréquemment appelée dans les locaux militaires et policiers pour
soutenir de piqûres les corps suppliciés; devant cet affreux spectacle,
elle se réjouit chaque fois et me confie quel plaisir elle aurait d'ajouter
à ces souffrances, s'il ne fallait pas av~t tout ranimer et remonter pour faire parler. Quel
monstre sadique! me direz-vous ; mais non,
c'est une femme normale, mais v.
oilà : elle est française et elle vit
ici depuis dix ans ... , l'ambiance a fait le reste. Et quand n.ous
visitons la proche campagne, elle me montre avec un frisson de volupté le
« cimetière des fellagas », endroit où l'on amène pour le
dernier voyage les suspects prisonniers, détenus
et autres otages. «il faudrait tuer toute cette sale race », telle
est la pensée recueillie sur ce .ont Valérien ...
La
liste n'est pas limitative, et je suis, de par ma position, très en
dehors des réalités. Je m'arrête car je pense avoir assez trempé dans
l'horreur et avoir assez diversifié mes citations pour que tu n'aies
pas la possibilité de nier l'évidence: la torture, le viol, le
pillage, les exécutions, tout cela est absolument courant ici et complètement
entré dans les mœurs. Cela se pratique à tous les niveaux. partout.
à tous moments.
Alors,
quand on voit un Malraux, ministre de« Ma Culture », engager sa parole,
il y a déjà un an de cela, sur le fait qu'il n'y aura plus de torture et
continuer à faire
de magnifiques discours sur la grandeur et le rayonnement de la France et
sa civilisation, sans qu'apparemment son âme, qui fut belle, n'en soit
troublée, quand on entend un Debré, «mon Premier Ministre », jurer
qu'il n'y a pas de torture, qu'il y a peut être quelques exactions dont
les auteurs ont été sévèrement punis, et qu'en tous cas, ceux qui
osent en parler ou publier des livres là dessus (la « Gégène » après
« La Question») ne sont que de sales menteurs ou des agents
provocateurs, tous communistes (cela veut tout dire) et cela devant un
Parlement qui prend acte sagement de cette assurance, .quand on écoute
les responsables à «Ma propagande» (Jean Nocher ou Jean Brune)
s'indigner des exactions et attentats des rebelles (qui existent, c'est un
fait) en vantant en comparaison l'amour noble et désintéressé que la France
porte aux Musulmans, on est écœuré, indigné d'une telle hypocrisie et
d'une telle bassesse, et on ne peut désormais accorder aucun crédit à
ces princes qui nous gouvernent puisqu'ils se parjurent et se déshonorent
à chaque minute sous nos yeux.
Gérard
Gauffre fin 1959
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